
Pour réaliser Les Quatre coins du monde, le dessinateur Hugues Labiano s’est notamment inspiré d’un roman écrit par Joseph Peyré au début des années trente. Un auteur avec lequel il partage la même passion pour le Sahara… Mais aussi pour l’Espagne..
-> Retrouvez cet article et ses compléments dans le dossier consacré auxQuatre coins du monde, le premier tome du nouveau diptyque de Hugues Labiano publié dans le numéro 18 de BDSphère.
L’Escadron blanc. Hugues Labiano assure que c’est la découverte de ce roman de Joseph Peyré, trouvé dans la bibliothèque de son père, qui a suscité chez lui l’intérêt pour l’épopée des méharistes français à la conquête du Sahara dans les premières années du XXe siècle. Nourri de l’abondante littérature qui s’est développée autour de ce thème, le dessinateur nous livre aujourd’hui avec Les Quatre coins du monde un diptyque flamboyant sur les traces de ces guerriers intrépides à la poursuite de pillards aux confins du massif du Hoggar.

Chez Hugues Labiano, l’imaginaire du désert est omniprésent. Comme chez Joseph Peyré. L’Escadron blanc, paru en 1930, raconte l’aventure exemplaire d’un bataillon de légionnaires à la poursuite d’un rezzou au cœur des étendues arides du sud algérien. Ce petit ouvrage est l’illustration parfaite des drames coloniaux, très en vogue dans les années trente, où le monde hostile, voire cruel du désert supplante les charmes de l’exotisme. A l’époque, la littérature se passionne pour ces contrées encore inconnues et leurs populations souvent mystérieuses. « Espace de l’altérité par excellence, à la fois propice à la révélation et à la méditation, comme le veut la tradition biblique, le désert s’avère être aussi l’espace de la rupture avec l’Occident et de la découverte de l’autre – le nomade – un espace des limites corporelles et mentales, souvent associé au vide, au néant et à la mort, figure de l’altérité ultime », écrit Rachel Bouvet de l’Université du Québec à Montréal dans un article publié par la Société internationale d’étude des littératures de l’ère coloniale (1).

L’ART CONSOMMÉ DU CONTEUR
Comme Joseph Peyré avant lui, Hugues Labiano réussit avec l’art consommé du conteur à construire une fiction passionnante autour d’une documentation extrêmement détaillée. Tout est scrupuleusement véridique dans le déroulement des faits ou des opérations, seuls les personnages ressortissent de son imaginaire. Pourtant, pas plus que Joseph Peyré, Hugues Labiano n’est allé dans le désert du sud saharien.
Pour écrire son roman, Joseph Peyré s’était inspiré des aventures de son frère, médecin méhariste dans la compagnie saharienne du Touat, qui participa au fameux raid tenté dans cette région en 1921. Sans jamais y avoir mis les pieds, l’écrivain a réussi à travers les différents romans de son cycle saharien – L’Escadron blanc, Le Chef à l’étoile d’argent, Sous l’étendard vert et La Légende du goumier Saïd – à ressusciter l’épopée de ces hommes qui, soumis aux caprices du désert avec ses terribles tempêtes de sable, subirent les affres de la soif, de la faim, des fièvres et de l’épuisement pour accomplir les missions de pacification que leur avaient confiées l’administration coloniale. Le lecteur se retrouve ainsi plongé au cœur des multiples drames dont le Sahara, alors français, fut le théâtre, de la Mauritanie au Tibesti, de Colomb-Béchar à Tombouctou, d’Ouargla à Agadès.


En digne héritier de Joseph Peyré, Hugues Labiano, puisant dans sa riche documentation, nous entraîne à la rencontre de ces héros, certes obscurs, mais néanmoins intrépides, qui, loin de la civilisation, choisirent délibérément de vivre à la manière des tribus qu’ils étaient chargés de soumettre ou de rallier à la cause française.

Joseph Peyré est sans doute un peu oublié aujourd’hui. Mais à son époque, ses romans connurent un grand succès. Originaire du Béarn, où il naquit en 1895 à Aydie, en pays de Vic-Bilh, près de Pau, ce fils d’instituteurs, aurait pu devenir un émérite professeur si une santé fragile ne l’en avait empêché. Celui qui fut l’élève d’Alain en khâgne au lycée Henri IV se tourna rapidement vers le journalisme, après avoir obtenu une licence de philosophie et un doctorat en droit. S’il publie ses premiers écrits dans les années vingt, ce sont ses romans sahariens qui vont lui apporter la célébrité avec l’obtention du prix de la Renaissance en 1931 pour L’Escadron blanc et le prix de Carthage en 1934 pour Le Chef à l’étoile d’argent.
LA FIGURE DU MÉHARISTE
D’entrée, Joseph Peyré, qui ne cessera plus d’écrire jusqu’à sa mort en 1968, s’inscrit dans la longue tradition des écrivains du désert. Comme dans L’Atlantide, le deuxième roman de Pierre Benoît, publié en 1919, Joseph Peyré choisit de magnifier la figure du méhariste, ce militaire parti à la conquête du Sahara. Dans cette immensité brûlée par le soleil, l’appréhension du vide conduit ces aventuriers hors normes à s’interroger sur l’existence, le sens de la vie. La même thématique se retrouve dans les romans de Roger Frison-Roche qui assurait lui-même devoir sa vocation saharienne à Joseph Peyré. Surtout connu pour ses écrits sur la haute montagne, l’auteur de Premier de cordée se rendit dès 1935 dans le massif du Hoggar, puis retourna à de multiples reprises dans le désert du sud algérien. Il en a rapporté une série de romans – L’Appel du Hoggar, La Piste oubliée, La Montagne aux écritures et Le Rendez-vous d’Essendilène – qui figurent parmi les plus belles pages de la littérature saharienne.
L’histoire ne dit pas si c’est, en un juste retour des choses, Roger Frison-Roche qui inspira à son tour Joseph Peyré. Toujours est-il que ce dernier s’intéressa lui aussi à la haute montagne à l’orée des années quarante. Comme les méharistes sont envoutés par le désert, les héros de ses romans Matterhorn ou Mont Everest sont amoureux de leur discipline, l’alpinisme. Là encore, Joseph Peyré brosse le portrait d’hommes mus par un idéal héroïque où le courage, la persévérance et la fidélité tiennent lieu de valeurs ultimes. C’est en cela que l’auteur est considéré comme « le romancier de la solitude et de l’exaltation de l’homme ».

UNE MÊME ATTIRANCE
Très attaché à son Béarn natal, Joseph Peyré reste avant tout un homme du Sud. Fasciné par les grands déserts d’Afrique, bien sûr. Mais aussi par l’Espagne, bariolée, fougueuse et rebelle, à laquelle il consacra de très belles pages. Ce n’est pas un hasard si c’est son roman Sang et Lumières qui lui valut le prix Goncourt en 1935. L’auteur y raconte l’histoire de Ricardo Garcia, un torero célèbre qui, fatigué, a décidé de quitter l’arène, mais que sa jeune maîtresse va convaincre de retourner affronter les taureaux. Tel un dieu déchu, le torero trouvera la mort en un dernier combat. Plus qu’un roman tauromachique, cet ouvrage est avant tout le récit de la solitude d’un homme emporté par la nostalgie de son passé glorieux. Originaire lui aussi du Sud-Ouest, Hugues Labiano partage avec Joseph Peyré cette même attirance pour l’Espagne, terre de contraste, faite d’un mélange d’exubérance et d’austérité. Né en 1963 à Bayonne, le dessinateur assume pleinement ses ascendances hispaniques. Ce qui l’a conduit, lui aussi, à s’intéresser à l’univers de la tauromachie au travers du triptyque Matador, réalisé il y a déjà quelques années avec le scénariste Gani Jakupi.
Philippe Guillaume
(1) SIELEC, site internet : www.sielec.net
Les Quatre coins du monde, T1 d’Hugues Labiano disponible dans notre librairie