Quand l’histoire de la marine marchande vire au polar

-> Retrouvez cet article et ses complément dans le numéro 1 du magazine BDSphère.

Derrière les albums de la série “Tramp” se profile une peinture fidèle de la flotte de commerce des années cinquante et de ses enjeux sociaux.

Retour à Rouen. Pour le dixième opus de leur série “Tramp”, les auteurs Jean-Charles Kraehn et Patrick Jusseaume ont choisi de ramener leur héros là où tout avait commencé. Après trois cycles qui ont mené Yann Calec de l’Amérique du Sud à l’Indochine française en passant par la côte occidentale d’Afrique, le jeune capitaine est revenu à son port d’attache pour se mettre à son compte en rachetant un vieux liberty-ship.

Ambiances portuaires lugubres,  silhouettes fantômatiques de cargos désarmés, série de crimes horribles…. Dans cet épisode complet, tous les ingrédients sont réunis pour faire de cet album un “polar” haletant. Mais derrière la fiction se profile aussi une peinture fidèle de ce qu’était la marine marchande au coeur des années cinquante. Saignée à blanc pendant la Seconde guerre mondiale, la “Marmar”, comme la surnomme familièrement les marins, vit alors son âge d’or. Participant  au mouvement général de modernisation de l’industrie française, les armateurs « achèvent de reconquérir les parts de marché acquises avant la guerre, rétablissent leurs lignes traditionnelles, en particulier celles desservant les pays d’outre-mer de la zone franc (…) et profitent, pour développer leurs entreprises, à la fois de la forte poussée de la production industrielle mondiale, de la croissance exceptionnelle des échanges commerciaux et de l’extension simultanée de la demande de transport maritime », relate l’universitaire Bernard Cassagnou (1), lui-même ancien capitaine au long cours. Mais derrière son apparent renouveau, la flotte de commerce française porte déjà en elle les germes de son futur déclin avec l’apparition des pavillons de complaisance et la confrontation entre les armateurs et le puissant syndicat des dockers.

Avec ses trognes de marins hautes en couleurs, ses bars louches, ses quais débordant d’activité et ses navires qui invitent au voyage , l’univers maritime des années cinquante fait davantage rêver que la marine d’aujourd’hui avec ses énormes tankers et ses gigantesques porte-conteneurs à bord desquels la technologie désincarnée a largement supplanté l’homme. Nés tous deux au tournant du demi-siècle, Jean-Charles Kraehn et Patrick Jusseaume, qui ont aussi en commun d’avoir passé leur enfance en Afrique, ont largement été nourris par les images de ce temps aujourd’hui révolu. Comment ne pas voir dans la série “Tramp” un hommage appuyé à l’album de Tintin “Coke en Stock”, parue dans ces années-là et dont une large part de l’intrigue se déroule à bord d’un cargo, le “Ramona”? Le même souci du détail et de véracité qui animait Hergé guide les auteurs de Tramp dans la reconstitution de cette atmosphère maritime. Ce qui suppose le recours à une solide documentation renforcée par l’expertise des témoins de cette époque, à l’exemple du capitaine Georges Tanneau, aujourd’hui reconverti avec succès dans la littérature maritime après avoir fait toute sa carrière dans la “Marmar”.

Philippe guillaume
pg@bdsphere.fr

(1) Les mutations de la marine marchande de 1945 à nos jours, in Recherches contemporaines n°6 2000-2001.